La Fanfiction

Vous êtes peut-être vous-même amateur de fanfiction, comme auteur ou lecteur, sur une ou plusieurs plateformes destinée(s) à ce genre de contenu. Il reste probable que vous en ayez simplement entendu parler, étant donné sa place dans la culture populaire.

La fanfiction est l’ensemble des œuvres littéraires ou histoires écrites par des amateurs du public, principalement des fans d’émissions télévisées, films, ou œuvres littéraires à succès, se basant sur l’histoire d’origine de ces médias.

Miguel-Angel Torres, chercheur en sémiotique et doctorant à l’Université Toulouse-le-Mirail, définit la fanfiction comme étant l’ensemble des « textes qui sur des supports et des formats différents […] s’appuient sur les univers diégétiques de séries pour créer d’autres histoires ou explorer des possibilités narratives non développées dans le texte de base. La fanfiction […] témoigne autant d’une pratique discursive que d’une pratique de lecture et réécriture.»

Principalement disponibles en format numérique sur Internet, les fanfictions sont accessibles sur des plateformes interactives comme Fanfiction.net ou Archiveofourown.org, où les utilisateurs écrivent et lisent de nouvelles histoires impliquant des personnages et contextes initiaux déjà existants au petit écran. Cela suggère que la fanfiction ne vit que dans l’existence des produits médiatiques d’origine, et en même temps, nourrit ces séries télévisées. La fanfiction, sans être en rupture avec le « canon » soit la structure de base déterminée par l’œuvre originale, devient alors une nouvelle création en parallèle.

On commence réellement à parler de fanfiction et à en définir le concept dans les années 60, avec l’arrivée marquée des fanzines aux États-Unis. Ce sont en effet les premières manifestations de la fanfiction sous forme de publications imprimées, sans qu’elles ne soient périodiques. À cette époque, le phénomène des fanzines est très populaire auprès des fans de Star Trek, l’univers de science-fiction créé par Gene Roddenberry, qui représentent encore aujourd’hui une grande communauté de fans actifs sur les plateformes numériques de fanfiction.

Avec l’immense portée médiatique d’Internet, les plateformes de fanfiction sont devenues accessibles à tous. Fanfiction.net ou encore Archiveofourown.org par exemple, sont des sites populaires de fanfiction que les fans utilisent pour transformer leurs médias (produits médiatiques) favoris.

On peut s’interroger sur les différents apports de ce medium ainsi que son impact dans la vie de ses usagers. Est-ce que l’apport et l’influence de la fanfiction s’exercent de la même façon que le canon, d’un lecteur à l’autre? D’un film ou d’une série télévisée à l’autre? La majorité du contenu numérique de fanfiction se rapporte à la culture pop-américaine, à la télévision et au cinéma.

Qu’est-ce que la fanfiction apporte de différent par rapport au canon des œuvres originales, et plus particulièrement, des séries télévisées et films les plus populaires de la culture anglo-saxonne?

On se doute de la présence de besoins ou désirs liés à l’usage de la fanfiction en tant que medium, et on imagine que ces attentes ne sont probablement pas satisfaites par le canon, d’où la culture de la fanfiction. Il s’agira donc de répondre le plus concrètement possible à la question « qu’est-ce que la fanfiction apporte de plus que le canon? ». Pour y répondre, il faut comprendre le contexte dans lequel elle agit comme medium, à titre de moyen, milieu et intermédiaire, mais aussi selon un dispositif, une grammaire et des interactions, tout en se basant sur la culture du virtuel. Il faut aussi comprendre le contexte social et académique des utilisateurs et leurs besoins, dans leurs dimensions d’auteurs, lecteurs et fans. Les utilisateurs sont à la fois créateurs de contenu, dans une perspective de rapport dynamique où la fanfiction les influence dans leur vie et où ils la transforment et la renouvellent aussi, continuellement.

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Quels besoins sont à l’origine de la fanfiction? Quelle est la nature des motifs respectifs des différents acteurs qu’elle implique et met en relation? À quels groupes de personnes ou communautés profite ce medium? Est-ce à but lucratif? Récréatif? Thérapeutique? Les besoins et motifs changent-ils d’une communauté à l’autre? D’un acteur social à l’autre? Sont-ils de même nature? Mes hypothèses sont que la fanfiction répond à des besoins précis et communs à tous ses utilisateurs, peu importe l’œuvre ou le type d’œuvre dont ils sont respectivement fans. Je suggère que les objectifs et attentes à l’origine de la fanfiction sont surtout issus de fantasmes et sont de nature plutôt récréative. Je poursuis l’élaboration de cette théorie en supposant que la fanfiction offre un apport au niveau des identités individuelle, culturelle, sociale et académique, plus fort et significatif que le canon des œuvres qui l’inspirent, et renforce également un sentiment important d’appartenance.

L’une des critiques les plus répandues de l’usage de la fanfiction est qu’il serait profondément lié à un manque de satisfaction affective ou sexuelle, dans la construction de relations idéales mettant en scène des personnages de séries télévisées et films que l’on imagine bien compléter des fantasmes, sans qu’ils ne s’y exécutent à l’écran. Ils exprimeraient ainsi leurs besoins au moyen de la fanfiction, dont l’usage permettrait de matérialiser par écrit, soit par les codes linguistiques de la langue anglaise principalement, des virtualisations. Ce besoin serait aussi fort sinon plus chez l’auteur que le lecteur.

L’imagination est une caractéristique suffisante pour cultiver un intérêt pour la fanfiction. Dans ce raisonnement selon lequel les usagers construisent une fiction à partir de personnages dans un autre contexte que le leur, il y a notion de virtualisation de contextes divers et illimités à partir d’un canon. Le canon joue le rôle primaire de structure commune aux fans, qui ensuite font l’action, par l’usage du medium de la fanfiction, de virtualiser des relations, des contextes divers, pour l’éventuelle création de nouveaux récits. Dans cette optique, chaque canon et ses personnages se voit être à la base d’un réseau d’interactions pouvant s’étendre à des dizaines de milliers d’usagers qui établissent leur propre grammaire et codage selon des critères précis : personnages impliqués, couples, genre (romance, drame, comédie, action). Ainsi, des groupes virtuels se forment  selon un sentiment d’appartenance, selon des goûts et attentes communs, des désirs qui ont été nourris par le canon, mais n’ont trouvé assouvissement que dans la fanfiction. Chaque fanfiction est une virtualisation résultante du canon de base, chaque canon d’œuvre originale implique virtuellement une infinité de fanfictions, de fantasmes.

Chacun de ces sites de fanfiction représente un milieu fréquenté par une grande communauté virtuelle d’auteurs et lecteurs, qui interagissent avec ce milieu pour façonner et adapter leur environnement à l’image de leurs fantaisies culturelles et littéraires, basées sur leurs médias préférés. Les individus façonnent leur medium, qui forge et regroupe à son tour des communautés qui partagent des valeurs ou intérêts culturels et littéraires. Dans ce partage, il y a un processus d’identification à un groupe de fans qui souhaitent les mêmes choses, il y a une appartenance à une communauté virtuelle, à un dispositif voire plusieurs dispositifs dont le but ultime et de satisfaire des fantasmes jusqu’alors virtuels et non matérialisés.

Or, il semble que cette appartenance ne soit pas consciente ou d’importance quelconque. Les interactions entre auteurs et lecteurs ne s’élèvent généralement pas au statut d’amitiés. Les lecteurs ne sont que fans du contenu créé ou de leur créateur en tant qu’auteur, et ne sont pas désignés comme « amis », contrairement aux utilisateurs de sites comme Facebook, par exemple. Les groupes formés agissent comme éléments organisés d’un dispositif, selon des rôles et fonctions respectives. Les utilisateurs choisissent de rejoindre des cercles selon une œuvre, un genre, même une orientation sexuelle, ou choisissent le type de contenu qu’ils souhaitent lire ou écrire, afin de participer à une même quête et atteindre des objectifs issus de leurs fantasmes. Ainsi, la fanfiction se divise en groupes faisant fonctionner un dispositif au sein duquel les interactions entre ces groupes et usagers permettent la continuité du renouvellement et de la création de contenu de fanfiction. On y sélectionne une série, un livre ou un film, puis des personnages, puis une relation souhaitée. On en dégage et crée des catégories dominantes, que l’on définit par la suite pour mieux se reconnaître et se repérer dans l’espace fictif créé et s’identifier à une communauté. On construit de tels repères qui façonnent la fanfiction et ses communautés d’usagers, d’où la création du mot « slash » pour désigner « une fanfiction (ou toute autre création du fandom) intégrant une relation amoureuse et/ou sexuelle entre des personnages de même sexe, sans pour autant que cette relation soit au centre de l’histoire. On parle parfois de femslash pour préciser que les personnages concernés par cette relation seront féminins.

Ainsi, les usagers de fanfiction en sont même venus à créer leurs propres codes et vocabulaire pour mieux décrire leurs intérêts et se reconnaître entre communautés virtuelles de fanfiction. Ils ont constaté l’importance de certaines communautés et tendances dominantes, les ont catégorisées, nommées, ont donné une signification à des concepts et codes linguistiques pour que le medium de la fanfiction soit encore plus à l’image de ses usagers.

La fanfiction agit comme intermédiaire entre l’œuvre originale et les fantasmes des fans du canon, en matérialisant par écrit le contenu dérivé de ces fictions. C’est aussi un moyen de partage de contenu et d’interactions. Les utilisateurs font des sites de fanfiction un espace aménagé et organisé, ne serait-ce que dans l’échange de messages et de commentaires entre les membres, de critiques positives ou négatives. Les auteurs du site en question peuvent alors répondre aux lecteurs de leur contenu, créant ainsi une interaction.

Par ailleurs, il est possible pour les lecteurs de visiter le profil d’un auteur sur un site de fanfiction et de l’ajouter à son cercle d’auteurs favoris, tout en rejoignant ses fans, créant ainsi un réseau selon ses intérêts littéraires. Par ailleurs, puisque de tels sites ne se plient pas aux méthodes standards du monde critique du cinéma et de la télévision, les usagers de fanfiction ont leur propre code de critique, et semblent avoir instauré une pratique d’échange et d’affichage réciproque de commentaires : « si tu postes ton avis sur ma fanfiction, je posterai le mien sur la tienne ».

Finalement, la fanfiction n’existerait pas sans le canon, puisqu’elle incarne la matérialisation des virtualités de l’œuvre originale. Produite et entretenue en parallèle avec le canon, elle ne représente pas une menace pour l’œuvre littéraire originale, mais peut toutefois faire la compétition à une œuvre si elle attire plus de fans que son canon de base.

Même s’ils se nourrissent réciproquement, la fanfiction et le canon n’entretiennent pas le même rapport avec le public.

L’apport de la fanfiction à ses usagers a un impact plus significatif sur leurs quotidien et mode de vie, à plusieurs volets. Elle leur procure une satisfaction qui dépasse celle des produits médiatiques d’origine, aux niveaux sexuel, social, académique, récréatif et personnel.

La fanfiction valorise ses usagers en tant que créateurs porteurs d’idées ou critiques de contenu. Elle leur permet aussi de façon moins consciente d’appartenir à un nouveau groupe culturel, à une communauté virtuelle, puis au sens plus large, à un dispositif composé d’éléments ou groupes interagissant ensemble. La fanfiction permet aux usagers de façonner leur identité littéraire et leur participation dans des réseaux de fanfiction. Elle accorde finalement une valeur et une possibilité d’extériorisation aux fantasmes de ses usagers, et leur offre un espace de création et d’imagination à aménager et modeler à leur image.

Il faut penser la fanfiction comme une sorte de société en elle-même, composée de différentes cultures et groupes-communautés dont les besoins sont comblés par un niveau élevé d’activité et de production de contenu, d’échange et d’interaction.

Futur des communautés virtuelles de fanfiction

Cette société restera toujours virtuelle, son contenu sera numérisé et non imprimé. Or, plusieurs changements sont à anticiper des communautés virtuelles de fanfiction du futur, notamment au niveau des moyens et outils numériques. En effet, dans un billet précédent, nous avions parlé de la traduction en temps réel. Ici, il sera plutôt question de rédaction et production de contenu en tant réel, où les histoires fictives pourront être rédigées au fur et à mesure devant les lecteurs, un peu comme dans google drive. Même que le rapport entre les auteurs fans et le récit risque de devenir un peu malsain, quoique très excitant. Les fanfictions pourront être opérées comme des jeux de rôles, où plusieurs auteurs et fans incarneront des personnages et rédigeront des échanges en temps réel entre eux, chacun dans la peau de son personnage, derrière son écran. Leur conversations pourront être suivies en direct par leurs followers. La fanfiction cultivera le caractère obsessionnel des fans, en les faisant incarner leurs personnages et réécrire leur vie et relations, à travers leur travail.

Un peu comme le jeu des Sims, où les utilisateurs mènent une vie fictive à travers les personnages et avatars qu’il créent. La culture de la fiction et du « vivre à travers la fiction », est partout!

 

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